Les Championnats du Monde 2016 vus par Laurent Puigsegur

D’un bond, j’agrippe la deuxième corde de l’obstacle, plus longue, plus tentante, plus sûre. Sans lâcher le verrou que j’ai constitué avec mes pieds, je m’étends pour enserrer l’anneau froid. Mon regard se pose sur la barre qui m’attend ; elle me semble loin, trop loin…
Dans un sursaut, je m’élance, je projette mon bras, ma main, alors que mes pieds pendent et que mon corps suspendu s’en remet à l’unique force des bras, de la poigne, du grip… C’est Platinum Rig et je vais le franchir !

Il est 12h28 en ce samedi 15 Octobre, et dans deux minutes, Coach Pain, le speaker-animateur super emphatique, qui trois jours durant aura exhorté tous les athlètes, presque un à un, à donner le meilleur d’eux mêmes, va libérer la vague 10, ma vague, celle des seniors ou presque, la catégorie Men 45-49.

La tension monte, les uns sautillent, les autres se congratulent ; Fred* à côté de moi, me prend une dernière fois par l’épaule comme pour clôturer par un signe fort une veillée d’arme qui prend fin. Un peu dans le doute, il est cependant déjà prêt et déterminé pour la bataille, notre bataille, la route vers cet exaltant inconnu qui nous a mené jusque-là. Il ne sait pas encore que pour sa première participation au championnat du monde il va faire une grande course.

GOOOOOOOOO… Libérés, nous nous élançons à l’assaut d’une course que nous savons magique, et, comme le signe annonciateur du parcours qui nous attend, les 150 premiers mètres sont une montée vers les verdoyantes pistes de ski de Blue Mountain, la station de ski vedette de l’Ontario, au bord du lac éponyme.

Quelques légères courbes, un peu d’une boue résiduelle dues aux intempéries de l’avant veille et déjà les premières haies, basses [13  sec. dans la vidéo], le premier mur, simple (six pieds : 1,80m) avant d’attaquer en hors d’œuvre canadien, l’ascension d’une première piste de ski où les foulées se raccourcissent et où la course laisse place à la marche. Trente minutes de course, un fort pourcentage, de l’herbe, des athlètes au souffle court, je lève la tête et je compte rapidement, je suis douzième, le premier coureur est 50 m devant, lui aussi marche. Je suis bien et c’est, je crois, bon signe pour la suite.

Le parcours monte toujours, interminable montée, mes Reebok OR cramponnées, parfaitement adhérentes au terrain légèrement gras, ne me lâchent pas. Au bas, j’entends Coach Pain, qui va libérer une nouvelle meute assoiffée d’adrénaline, et soudain, comme touché en plein vol (en rase motte en l’occurrence) j’ai les premiers signe d’une machine qui se dérègle, un étau m’enserre la poitrine, mon cœur doit battre à 300 pulsations par minute, je ne sens plus bien, je n’avance plus ou presque mais je dois ralentir. Encore lucide, je fais le point : énergie : ok, hydratation : ok… Mais alors ?

Le parcours serpente encore, un peu de descente, des murs inversés, une rampe que je franchis in extremis. Et des concurrents qui me passent lentement… mais sûrement.
Au bas d’un long ruban empruntant les parcours aux courbes relevées des VTT de descente, se trouve le premier obstacle OCR mythique : DRAGON’S BACK [19  sec. dans la vidéo], le dos du dragon. Je l’ai vu en vidéo, j’ai étudié la technique de franchissement, mais le voilà, il se dresse maintenant devant moi et je ne peux plus reculer, je dois affronter mon premier combat avec le dragon et même si celui ci m’invite à prendre mon envol, je ne compte pas m’y éterniser. L’obstacle qui demande en fait plus d’engagement et de coordination que de technique, s’avale finalement en quelques secondes.

Je dois, dans la longue montée qui s’ensuit laisse filer des concurrents, encore et encore, et l’analyse est implacable. Je me suis aligné, il y a 5 jours sur la Spartan Super de Barcelone, et même si j’étais en super forme (place de 31 en élite) je n’ai pas laissé à mon organisme le temps de retrouver son intégrité : 48 ans, 1h56, 15 km : l’inconnue de l’équation vient de se révéler : La récupération. Mais peut importe, je suis au Championnat du monde, j’ai fait des choix stratégiques qui s’avèrent infructueux mais je dois continuer, assumer, gérer.

Engagé dans un sentier escarpé, Fred me passe en marchant, entouré de quelques concurrents américains, nous échangeons un peu, il a l’air bien, en forme et déterminé.

Nous courons depuis 1h15 et à ce moment je dois encore être dans les 25. Je profite de la redescente vers le centre névralgique de la compétition, le Blue Mountain Resort, pour revenir sur certains concurrent et j’arrive en même temps que Fred au PLATINUM RIG [26  sec. dans la vidéo] déjà 17ème obstacle , un enchainement de cordes courtes, cordes longues, anneaux, barres horizontales rondes et carrées, en long ou en travers sur lequel Atkins, vainqueur de la course courte la veille avait dû se reprendre à deux fois. Placé au milieu du village-évènement, cet obstacle spectaculaire était suivi par une foule nombreuse et beaucoup de coureurs avaient droit aux encouragements des spectateurs enthousiastes

Malgré quelques hésitations dues à mon manque d’habitude de ce type d’obstacles je le franchi au premier essai pour me rendre presque directement au CARRY BAG [43  sec. dans la vidéo], le seul porté de cette course avec des sacs de 50 pounds (22,5 kg) à porter en aller-retour sous un télésiège. Les sacs, différents de ce que l’on peut trouver sur les « Spartan » sont plus faciles à porter (une espèce de traversin avec une poignée de chaque côté) et cet obstacle se passe finalement sans grande difficulté à part les jambes qui brûlent atrocement et les épaules en vrac. Mais ça c’est normal !

Me voilà donc retourné en bas du parcours, je sais au fond de moi qu’il va falloir remonter tout en haut des pistes … Et malheureusement pas de télésiège en perspective. De nouveaux murs [1 min 05 dans la vidéo], de la montée, un rampé sous barbelé avec fort dénivelé, un autre sous un gros filet, puis le sommet. Arrivé en haut alors que je rattrape les derniers de la vague précédente, arrive l’enchaînement le plus difficile de la course : SKULL VALLEY [1 min 12 dans la vidéo] : un obstacle à franchir uniquement suspendu par les mains en appui sur des prises d’escalade en forme de crâne qui ne représente pas de grosse difficulté en lui même, mais il faut enchaîner directement avec PLATINUM RIG 2[1 min 24 dans la vidéo] : en enchainement de barres anneaux et cordes sur le même principe que le premier mais la difficulté réside dans le fait que la hauteur de l’obstacle est d’un mètre environ et qu’il faut passer dessous sans toucher le sol. Il y a beaucoup de coureurs sur l’obstacle, les deux lignes de « retry » (pour ceux qui ont loupé une première fois et ont droit a d’autres essais pour réussir) sont saturés.

Avant le départ Michka Guillot et David Labrosse m’ont parlé de cet obstacle sûrement le plus difficile. Je pars en me faufilant sur la première barre, concentré, je me pends aux barres avec les pieds et les mains, je progresse lentement, il est effectivement très technique, la proximité du sol rend chaque mouvement délicat, je bloque un moment sur un anneau qui bouge, suspendu à 20 cm du sol dans lequel je n’arrive pas à mettre mon pied, c’est long, j’ai les bras qui tirent, le grip qui s’affaiblit, c’est difficile mais je donne tout. Je reprends ma lente progression et arrive au bout de l’obstacle, là un Marshall m’explique qu’il faut que je touche la dernière barre et que je pose mes pieds derrière la ligne. Je m’exécute, pose mes pieds derrière cette ligne et en me relevant mon genou touche le sol. À ce moment le Marshall me dit qu’il faut que je recommence, que je n’ai pas réussi l’obstacle car mon genou a touché le sol.

Je suis épuisé, je sens mon dos qui « tire » beaucoup, je dois courir depuis deux heures déjà. Il m’indique la ligne des retry. Je sais au fond de moi que j’ai réussi l’obstacle, je trouve cela si injuste. Pour mon esprit méditerranée, je trouve les Marshalls trop dans la lettre et pas assez dans l’esprit mais en même temps, ils ont des consignes et comme on dit « Dura Lex, Sed Lex »**. Je fais rapidement le point, je ne cours plus pour la place, je suis trop loin au classement, et je dois prendre mon avion directement après la course (je n’ai pas le loisir de passer trop de temps sur la course) et je n’ai plus autant d’énergie à mobiliser pour retenter cet obstacle… Je décide, un peu dépité de me faire couper mon bracelet.

La course n’est désormais plus la même, je sais que je sors du classement et même si dans ma tête j’en étais déjà sorti, là, c’est officiel !

Je repars quand même décidé à terminer, pour moi, pour pouvoir me dire que j’ai passé tous les obstacles de cette course et même pas pour la gloire puisque je ne serai pas classé.
Les obstacles s’enchainent en haut des pistes, plus ou moins faciles, je retrouve le fameux DEAD END RACE [2 min 05 dans la vidéo] une rampe impressionnante d’environ 5 m de haut, ou je retrouve quelques gars et filles qui n’en sont pas à leur premier essai.

J’avale le l’obstacle sans difficulté particulière et entame une longue descente sinueuse vers l’arrivée, une piste de VTT aménagée, assez roulante, avec virages relevés en bois qui, si on l’attaque avec assez de vitesse, s’avère assez ludique.

Arrivé en bas, après cette longue descente où mes mollets ont esquissé quelques velléités de crampes, il ne me reste que 5 obstacles, pour le fun, un peu technique, mais j’ai décidé de savourer mon plaisir en les franchissant sachant que je suis au bout, dans tous les sens de l’allégation, et que je touche au but…

D’abord le DEAD END RACE MONKEY BARS [2 min 24 dans la vidéo] , un classique relativement simple, puis le STERNUM CHECKER [2 min 36 dans la vidéo], une bête planche perchée à environ 1.80m où je retrouve une américaine en perdition que j’aide à franchir. Vient ensuite SUSPENDED WALLS [2 min 45 dans la vidéo], une série de 5 murs d’escalade suspendus, à différentes hauteurs qu’il faut enchaîner en passant de l’un à l’autre. C’est finalement pas si technique, et même si avec la fatigue les appuis ne sont plus si nets et francs, je le franchi sans trop souci. Quelques mètres plus loin, SKYLINE [2 min 57 dans la vidéo], une tyrolienne « agrémentée » où certains, fatigue aidant, doivent s’y reprendre à plusieurs fois, et enfin le gros morceau final, un obstacle double, URBAN SKY [3 min 02 dans la vidéo], un obstacle type Ninja Warrior, sur lequel, pour cause de précipitation (alors même que je cours depuis deux heures trente et que je suis sorti du classement !?) je dois me reprendre à deux fois. Délivré, je cours vers l’obstacle final, la rampe (3’20) qui va m’ouvrir la voie vers la ligne d’arrivée. Un dernier élan, une dernière impulsion, une dernière corde et me voilà sur la ligne droite finale, le portique, le speaker et ma médaille de finisher.

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Ce que je ne sais pas encore c’est qu’ayant un peu traîné sur ma course (2h40) je risque de louper mon avion qui part dans moins de 3h30 à Toronto, qui est à plus de deux heures de route. Je dois, comme, un ultime obstacle ne pas rater mon avion ! Mais ça (comment j’ai réussi à le prendre encore en tenue de course, même pas douché et les mains encore toutes boueuses de l’épreuve), c’est une autre histoire !

* Fred Massouf : 18ème de la course.

** La loi est dure, mais c’est la loi.

Auteur point de vue

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