Les Championnats du monde UIPM de Pékin sont terminés. Au-delà des résultats, j’en retiens surtout une chose : pour la première fois, j’ai vraiment eu le sentiment de voir comment la course à obstacles pouvait devenir un sport extrêmement appétant pour le grand public. Tout n’était pas parfait. Et c’est justement ce qui rend la suite intéressante.

Je crois qu’à Pékin, on a changé de standard. Et je ne dis pas que tout était parfait, justement, mais pendant ces Championnats du monde UIPM, devant Sport en France ou YouTube, je me suis retrouvé plusieurs fois devant mon écran à me dire : ça y est, on y est.

Sur le 100 mètres notamment, notre sport a montré qu’il pouvait être spectaculaire, lisible, moderne et franchement très beau à regarder. La lumière, la mise en scène, les obstacles, les bâches, les matelas, la visibilité des partenaires, les ralentis, les duels : il y avait un vrai soin apporté à la manière de montrer la discipline.

© UIPM World Pentathlon / Nuno Gonçalves

Et c’est là que m’est revenu un parallèle que je faisais il y a quelques mois avec le WTT et le tennis de table.

Le WTT avait donné une clé. Pékin vient de l’appliquer aux obstacles

Ce que le WTT a très bien compris avec le tennis de table, c’est qu’il n’était pas forcément nécessaire de transformer un sport pour le rendre beaucoup plus spectaculaire. Il fallait aussi travailler sa scène, son image, son rythme, la manière dont on le filme et dont on le donne à regarder.

Le sport reste le même. Mais tout autour est pensé pour que quelqu’un qui tombe dessus par hasard comprenne immédiatement ce qui se passe et, surtout, ait envie de rester. C’est exactement la sensation que j’ai eue à Pékin.

© UIPM World Pentathlon / Nuno Gonçalves

Le 100 mètres avait une vraie identité visuelle et une vraie ambition télévisuelle. Et en plus, le sport nous a offert cette histoire presque impossible à écrire à l’avance, avec une finale masculine où les deux athlètes terminent dans exactement le même millième de seconde.

Le 100 mètres est court, très court même, et c’est presque du popcorn sportif. Tu regardes, tu comprends immédiatement ce qui se joue, tu t’embarques dans un duel et quelques dizaines de secondes plus tard, tout est terminé.

Il y a forcément quelque chose du Ninja dans ce format et dans la manière de le montrer. Par moments, les images n’étaient franchement pas loin de Ninja Warrior, mais avec une différence fondamentale : ce n’était plus un divertissement utilisant des obstacles, c’était un sport utilisant les codes du divertissement pour mieux se montrer.

Et là, oui, on tient quelque chose.

Le 4×100 mètres ? J’en voulais encore

Parce qu’il n’y a pas eu que le 100 mètres individuel. J’ai adoré le relais 4×100 mètres, probablement parce qu’il ajoute quelque chose de très simple et de très puissant : la bataille des nations.

© UIPM World Pentathlon / Nuno Gonçalves

Quatre athlètes, des écarts qui se créent puis disparaissent, une erreur sur un obstacle qui peut remettre une autre équipe dans la course et un dernier relayeur qui part avec le résultat collectif sur les épaules. C’est immédiatement compréhensible et franchement très, très bon à regarder.

Et évidemment, il y a la performance française. Manuella Mallem, Alexandre Viaud, Bérénice Tabourel et Dorian Libes terminent quatrièmes de ces Championnats du monde Élite, au pied du podium.

Pour une équipe de France encore toute jeune sous cette forme, c’est une magnifique performance. Elle raconte aussi quelque chose de cette sélection française, capable de faire fonctionner ensemble des athlètes aux profils et aux cultures de l’obstacle très différents.

Ma frustration, finalement, c’est que j’en voulais davantage. J’aurais aimé des qualifications, plusieurs tours, une véritable montée en puissance avant la finale, parce qu’avec le rythme du relais et ce côté très visuel de confrontation entre pays, je pense sincèrement que le 4×100 mètres peut devenir l’un des formats les plus spectaculaires de notre sport.

Là aussi, on tient quelque chose.

Peu de partants ? Oui. Mais attention à ce qu’on compare

J’ai vu revenir une critique depuis Pékin : certains plateaux étaient relativement peu fournis. C’est vrai, et il faudra évidemment souhaiter davantage de nations, davantage d’athlètes et davantage de densité dans les prochaines années. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte. Chez les Élites, Pékin n’était pas une course ouverte où chacun pouvait simplement acheter un dossard et venir tenter sa chance. C’était un Championnat du monde fédéral, avec des athlètes sélectionnés et engagés pour représenter leur pays.

© UIPM World Pentathlon / Nuno Gonçalves

Ce n’est donc pas le même modèle qu’un grand événement commercial pouvant réunir plusieurs centaines ou milliers de pratiquants. Comparer uniquement le nombre de personnes sur la ligne de départ reviendrait à comparer deux choses qui ne répondent pas à la même logique.

La discipline est en plus en pleine construction fédérale dans beaucoup de pays. Certaines nations disposent déjà de spécialistes et de véritables filières, d’autres commencent à peine à constituer leurs premières sélections. Alors oui, les plateaux devront grandir. Plus de nations, plus d’athlètes spécialisés et plus de concurrence seront aussi des marqueurs de la progression de ces Championnats. Mais il faut regarder Pékin pour ce qu’il était : un Championnat du monde fédéral d’un sport qui est encore en train de construire ses équipes nationales.

Et les Français ? Je ne m’attendais pas à ça

Je vais reconnaître quelque chose assez simplement : je ne m’attendais pas à voir les Français aussi performants à Pékin, et je suis très content de m’être trompé. Le 400 mètres n’a pas souri à l’équipe de France. Mais c’est aussi un format que l’on travaille encore très peu chez nous, face à des nations qui disposent déjà d’athlètes beaucoup plus spécialisés sur ce type d’effort.

© UIPM World Pentathlon / Nuno Gonçalves

Sur le 100 mètres, Alexandre Viaud et Manuella Mallem ont tous les deux passé le cut des qualifications avant de terminer 14es de leurs phases finales. Sur un format où les nations issues notamment de la culture Ninja sont déjà extrêmement performantes, réussir à placer deux Français à ce niveau est une très belle performance.

Et puis il y a le 3 kilomètres. Là aussi, les choix de la sélection française ont payé puisque deux des trois Français engagés sur ce format ont rejoint la finale : Alban Baudrier termine 10e mondial et Inès Thévenod-Mottet 11e mondiale, tandis que Maxime Desportes s’est arrêté en demi-finale.

Entre ces deux top 11, les deux Français présents dans les phases finales du 100 mètres et cette quatrième place du relais Élite, je trouve le bilan français particulièrement encourageant.

Tous les résultats français Élite à Pékin

Athlète400 m100 m3 km
Manuella Mallem14e des qualifications – 2’09’’00Qualifiée – 52’’62 → 14e des phases finales
Alexandre Viaud18e des qualifications – 1’35’’6210e des qualifications – 30’’86 → 14e des phases finales
Bérénice Tabourel19e des qualifications – 2’20’’0828e – 1’08’’52
Dorian Libes36e des qualifications – 1’42’’0231e – 36’’45
Inès Thévenod-Mottet6e en demi-finale – 17’05’’01 → 11e mondiale – 16’16’’07
Maxime Desportes17e des qualifications – 1’35’’0539e – 39’’50Demi-finale – non qualifié
Alban Baudrier55e des qualifications – 1’55’’9823e des demi-finales – 13’56’’42 → 10e mondial – 12’52’’02
Clara Steinmetz23e des qualifications – 2’27’’0026e – 1’07’’26
Alexandre Caleca56e des qualifications – 1’59’’7330e – 35’’94

Relais 4×100 m Élite : 4e — Manuella Mallem, Alexandre Viaud, Bérénice Tabourel et Dorian Libes (voir plus haut)

À noter également : Clara Steinmetz, Alexandre Caleca, Maxime Desportes et Inès Thévenod-Mottet terminent 4es du relais 4×100 m en catégorie Senior. Un résultat de catégorie d’âge à distinguer du relais Élite, qui reste la référence sportive de ces Championnats.

Une sélection française qui a du sens

Ce que j’aime particulièrement dans cette sélection, c’est qu’elle ne ressemble pas à neuf copies du même athlète. On y retrouve du Ninja, du Spartan, des profils plus orientés course et d’autres davantage tournés vers la technicité des obstacles. Ce sont des univers qui ont parfois eu tendance à vivre un peu trop séparément en France. À Pékin, ils portaient le même maillot, et je trouve que ça raconte aussi quelque chose de la structuration actuelle de notre sport.

© UIPM World Pentathlon / Nuno Gonçalves

Il faut donc reconnaître le travail réalisé par Julien Giraud, le DTN et la Fédération française de pentathlon moderne. En très peu de temps, il y a eu une sélection avec de vrais choix sportifs, un rassemblement à l’INSEP, un accompagnement et, désormais, des résultats internationaux crédibles.

Le choix d’engager des profils spécifiquement sur le 3 kilomètres en est un bon exemple. Alban et Inès ont été sélectionnés pour leurs qualités sur ce type de format, et ils terminent respectivement 10e et 11e mondiaux. Tout reste évidemment à construire. Il faut développer les athlètes, les structures d’entraînement, les compétitions et toute l’organisation sportive française autour de ces formats, mais au moins ça avance.

Et puisque c’est un édito, je vais aller jusqu’au bout de ma pensée : aujourd’hui, la Fédération française de pentathlon moderne fait le boulot que j’attends d’une fédération délégataire de notre sport.

Alors oui, bouchez-vous éventuellement les oreilles du côté de la Fédération française d’athlétisme, qui détient toujours cette délégation. Mais il y a un moment où il faut aussi regarder ce qui se passe réellement sur le terrain : le pentathlon sélectionne, rassemble, accompagne les athlètes et commence à structurer le haut niveau de notre discipline.

Madame la ministre des Sports, venez donc nous voir. On vous présente notre sport, on vous accompagne sur quelques obstacles — promis, on commence tranquillement — et ensuite, on pourra reparler de la délégation.

Maintenant, il faut mettre le même soin partout

Et c’est presque le revers de la médaille : quand on montre qu’on est capable d’atteindre un tel niveau sur le 100 mètres, les différences deviennent beaucoup plus visibles ailleurs.

© UIPM World Pentathlon / Nuno Gonçalves

J’ai trouvé les courses de 3 kilomètres excellentes. Vraiment. Il y avait de la stratégie, des dépassements, de la fatigue, des erreurs, des athlètes qui revenaient et d’autres qui explosaient. Mais je suis beaucoup moins convaincu par la manière dont elles ont été montrées. Le contraste avec le soin apporté au 100 mètres m’a sauté aux yeux.

Et c’est précisément là que le parallèle avec le WTT redevient intéressant :

Mettre un sport en scène ne veut pas dire seulement construire une belle arène pour son format le plus spectaculaire. Il faut réussir à trouver la grammaire visuelle de chaque épreuve.

Le 100 mètres avait trouvé la sienne à Pékin. Le 3 kilomètres, pas encore complètement. Sportivement pourtant, les courses méritaient vraiment mieux, et je pense qu’il y a beaucoup à faire pour réussir à montrer les écarts, raconter les remontées et rendre les obstacles aussi lisibles à l’écran qu’ils le sont pour quelqu’un présent sur place.

Il reste également du travail sur les obstacles eux-mêmes. Certains choix de difficulté m’ont franchement surpris, avec notamment ce simili-Olympus dont la réglette basse supprimait une bonne partie de ce qui fait normalement l’intérêt technique de l’obstacle. Je comprends évidemment qu’il faille adapter les parcours aux différentes catégories. Mais adapter un obstacle ne doit pas revenir à supprimer son intérêt, et chez les Élites j’aimerais même que l’on monte un peu le curseur pour permettre aux meilleurs techniciens mondiaux de réellement faire la différence.

Le 3 kilomètres de Pékin empruntait beaucoup aux formats que l’on connaît chez Spartan, mais il paraissait parfois presque facilité en comparaison. Or notre sport est intéressant justement parce qu’il ne demande pas seulement de courir vite : il faut aussi grimper, porter, se suspendre, gérer ses appuis, trouver la bonne technique et réussir tout cela quand les bras commencent sérieusement à cuire.

Et puisqu’on parle des choses beaucoup plus basiques à améliorer, il y a aussi la diffusion des résultats. Deux jours après la fin des Championnats, retrouver le classement complet du 3 km Team reste étonnamment compliqué et, à ce niveau de compétition, ça ne devrait simplement pas être le cas.

Une porte d’entrée, pas toute la maison

C’est probablement ma principale conclusion après Pékin.

Je n’ai pas découvert cette semaine que la course à obstacles était un vrai sport. Ça fait longtemps que j’en suis convaincu et je suis déjà sorti enthousiaste de beaucoup de grands rendez-vous de notre discipline.

Ce que j’ai vu devenir très concret à Pékin, c’est autre chose : on tient peut-être enfin une clé pour montrer ce sport beaucoup plus largement.

Et c’est exactement ce que j’avais en tête lorsque je regardais le travail du WTT sur le tennis de table. Le sport n’a pas besoin de devenir autre chose pour toucher davantage de monde, il doit réussir à montrer ce qu’il possède déjà de spectaculaire, de simple à comprendre et d’émotionnel.

Le 100 mètres peut devenir cette porte d’entrée. Le 4×100 mètres aussi, probablement, avec en plus ce côté équipe et bataille des nations qui fonctionne immédiatement. Mais une porte d’entrée ne doit pas devenir toute la maison.

Je ne veux pas que notre sport se résume à trente secondes. Le 3 kilomètres mérite de continuer à grandir, le 400 mètres doit encore trouver pleinement sa place et je continue à penser qu’il manque dans cette architecture un véritable format standard autour de 10 à 12 kilomètres.

Parce que la course à obstacles, c’est aussi ça : courir, gérer, porter, grimper, se suspendre, faire une erreur au quatrième kilomètre et la payer au huitième, puis arriver sur un obstacle avec les bras cuits et devoir quand même trouver une solution.

Notre sport peut raconter plusieurs histoires. Et Pékin vient de montrer qu’une de ces histoires pouvait être extrêmement appétante pour quelqu’un qui ne connaît encore rien à notre discipline.

C’est ça qui m’enthousiasme aujourd’hui : pas seulement avoir un sport que nous aimons pratiquer et regarder entre nous, mais avoir enfin une clé pour donner envie à beaucoup plus de monde de le regarder avec nous.

Et ça, oui, ça peut changer beaucoup de choses.