Dans ma vie, je n’avais jamais couru plus de 24 kilomètres. C’était à Sparte en Grèce lors d’une Spartan Beast. Et pourtant je vais m’élancer dans la Survival Run Nicaragua, l’une des courses les plus terribles de la planète avec ses vingt-six heures de parcours et d’épreuve en équipe avec mon frère, Thomas Blanc.

Après l’obligatoire vérification du matériel, le départ de cette épreuve extrême est traditionnellement donné sur la plage. Cette année, cela ne sera pas possible. Celle-ci a disparu sous la montée des eaux. Un camion et un poulet nous attendent pour aller rejoindre le départ, à une heure de route de l’autre côté de Maderas. Dans le lac Nicaragua, l’île d’Ometepe où se déroule l’épreuve abrite deux volcans : Maderas et Concepción.

Cela fait plusieurs mois que j’ai rejoins l’île d’Ometepe. En échange de quelques travaux, j’habite chez Ben, l’un des organisateurs de la course. C’est là qu’il m’a proposé de me donner des conseils. Moi qui ne me suis jamais entraîné de ma vie pour quoi que ce soit, qui fait du sport pour rigoler mais pas pour la compétition, il s’est mis à croire en moi. Il m’a fait un véritable programme, me suivait et toutes les semaines, je m’améliorais. J’avais une phobie de l’eau puis en nageant tous les jours, j’ai pris confiance en moi, en mes capacité. Quand une semaine avant la course, les autres concurrents sont arrivés et je les regardais avec des yeux d’enfant. Avec Thomas, nous étions là pour donner le maximum. Là, avec ce poulet à balader pour le fun, tout s’effondrait pour moi si bien qu’avant même de nous élancer je voulais déjà abandonner.

Finalement, nous prenons le départ : Thomas s’occupe de notre poulet pendant que je construis un lance-pierre. Les organisateurs nous distribuent quinze billes, le nombre de tirs, lui, est inconnu. Bien préparée, je réussi le premier tir en cinq essais puis ces premières épreuves nous font échanger notre poulet contre des œufs.

Sur la Survival Run Nicaragua, il y a toujours cette histoire d’œuf à transporter : sans eux, impossible de continuer la course ! Thomas, parlant espagnol, négocie une paire en plus pour quelques cordobas que nous protégeons dans nos sacs avant de nous lancer dans la première ascension de volcan. Il doit faire 45 degrés au soleil. La chaleur, dans le début de la montée, est écrasante mais on se place dans les cinq premiers et on y va, on monte notre volcan et on monte en chantant.

🎶 Il en faut peu pour être heureux vraiment très peu pour être heureux

Extrait du Livre de la Jungle (version dessin animé)

On arrive au cratère de Maderas avec une vue magnifique. Euphoriques, nous doublons quelques concurrents mais sur l’épreuve de cible, je tire la dernière bille de fronde et je rate la cible. Je suis persuadée que l’on a échoué, qu’à peine commencée, notre course est déjà terminée. Le parcours nous emmène au pied du volcan, à la ferme de Ben. Nous faisons une excellente descente et arrivons en bas quatrième. À notre grande surprise, les organisateurs ne nous arrêtent pas et nous lancent vers le prochain challenge : couper un arbre. Thomas commence à couper pendant que je m’occupe de la logistique et notamment de l’eau. Quand je reviens, l’arbre est déjà tombé grâce à la technique apprise auprès d’un local quelques heures avant le départ pendant que les premiers sont toujours concentrés sur leur épreuve.

Boire le lait de noix de coco cueillies en haut de l’arbre et dégager un terrain de vingt mètres carrés à la machette sont les deux épreuves suivantes. Il y a des moucherons de partout. On ne sait pas si un boa va tomber d’un arbre. Il fait nuit : ne pas voir notre environnement proche, nous simplifie tout de suite le travail. Notre premier morceau de médaille nous attend.

Pour continuer l’épreuve, nous cherchons de nouvelles billes et, si cela nous prend du temps avant de nous lancer dans l’ascension, une surprise nous attendra plus tard puisque nous aurons une livraison de billes à quatre heures du matin de l’autre côté du volcan grâce à un local et son scooter !

Pour la deuxième fois, nous nous lançons dans l’ascension de Maderas et ses 1400 mètres de dénivelé positif. Mais cette deuxième montée, nous devons le faire en portant un bambou de six mètres de long. Il fait nuit, il est 21 heures. On pose un pied puis l’autre. Une fois en haut, Thomas prend en charge l’épreuve de nage dans le cratère et pendant que je cherche dans la jungle des billes tirées sur le cible. Trempé, Thomas a froid, il faut continuer. Il est minuit. Le brouillard est arrivé. Il bruine et la fatigue commence à tomber après sept heures de course.

La descente est magique. Nous nous aidons pour porter le bambou dans les virages plutôt compliqués et les passages vertigineux le long des falaises. Le plus en forme se met devant et nous mangeons tout en continuer d’avancer. Au pied du volcan, dans une ferme, notre prochaine épreuve et ses 150 kilos de bois morts nous attendent. Nous avons de l’avance par rapport aux barrières de temps. Le fait de terminer l’épreuve devient plus réel. Nous sommes en train de le faire, nous sommes en train d’avancer. Dans ces moments-là, le secret est de rester éveillé. On court sur la route, avec notre bambou puis nous arrivons sur les bords du lac où un deuxième morceau de médaille nous attend : FAIL. Avec le premier morceau, nous possédons désormais I FAIL. Il nous reste à aller chercher les deux dernières pièces : DID et surtout NOT.

Il nous faut maintenant marcher dans l’eau qui nous arrive au niveau du cou. Il faut éviter les racines. Nous passons deux heures à parler avec Vanessa Gebhardt. La lumière, le coucher de lune, le lever de soleil, tout est magnifique mais l’effort reste rude. Si on pouvait boire, on ne pouvait pas manger car immergés. Nous passons quatre heures dans l’eau pour parcourir huit kilomètres. Le sable rentre dans les chaussures. De retour sur terre, les épreuves continuent. Le sable commence à brûler nos pieds mais nous continuons inexorablement d’avancer.

Arrivés en bas du second volcan : Concepción, nous devons couper cinq régimes de bananes plantains. Thomas s’en charge pendant que je m’occupe de leur transport. Un tir au lance-pierre réussi et il ne nous reste alors plus que 4 heures de course sur les 26 heures autorisées pour boucler le parcours et entre les deux ce volcan de 1600 mètres de dénivelé positif à grimper en 4 kilomètres dans les roches.

Ça fait 25 heures que tu cours, t’es sur un volcan, tu n’as jamais fait ça de ta vie et pourtant tu y es : vas-y !

En descente, j’ai les jambes qui tremblent. J’ai peur. Je commence à somnoler. Thomas me motive, m’encourage mais là, je tombe.

À partir du moment où nous nous sommes arrêtés de chanter et de sourire, là commençait l’extrême. Je tombe, endormie. J’ai eu de la chance. Je suis tombé entre deux roches. Si je me suis ouvert les coudes et les genoux, ma tête s’est écrasée sur le seul point d’herbe des environs. Thomas me réveille, me relève et nous continuons notre descente.

En bas du volcan, personne. Nous continuons d’avancer, épuisés, nous continuons de marcher. Une voiture vient à notre rencontre. Nous savons que ce signe n’est pas de bon augure. Un membre de l’organisation descend et nous explique que le prochain challenge est à huit kilomètres et que nous avons vingt minutes pour y arriver. Il est onze heure, le matin. Il fait déjà 36 degrés. Le soleil nous a brûlé. C’est la fin. Nous montons dans la voiture.

Nous arrivons au prochain challenge. Notre abandon n’a pas été communiqué, on nous encourage, on nous félicite. Ce moment est terrible. Nous leur expliquons que non, nous sommes out. Je suis écœurée, terriblement déçue, persuadée que notre échec est de ma faute. Cette impression contraste avec celle de l’entourage : les gens nous félicitent, se disent impressionnés de notre performance. Et pour moi, toujours cette amertume de ne pas avoir terminé l’épreuve, d’avoir échoué aussi près du but.

Thomas et moi auront besoin de quelques jours pour enfin réaliser notre performance et la joie transmise par notre état d’esprit, nos chansons. Il reste toujours une pointe de frustration de ne pas avoir terminé mais, avec mon frère, je suis allée chercher mon extrême limite.

Photographies : Dirt in your skirtMyriem Corteville, Lifeisajump emotional media content