Obstacle, Aventures
Alexandre, un greffé dans la course à obstacles la plus dure de France

Il est dix-huit heures à Saint-Priest, près de Lyon, la vingt-quatrième édition des Jeux Nationaux des Transplantés et des Dialysés se termine. Ces championnats nationaux viennent de consacrer les meilleurs sportifs français ayant reçu une greffe d’organe ou sous dialyse. En ce lundi de Pentecôte, Alexandre Humeau repart vers sa ville de Toulouse avec six médailles autour du cou dont cinq en or : en 400 mètres, 800 mètres, relais 4 x 100 mètres ainsi que tir à la carabine et au pistolet. Un nouveau défi l’attend. Le 2 juillet prochain, il s’élancera dans la course à obstacles la plus dure de France en cette année 2016 : la Spartan Race Beast de Morzine, en Haute-Savoie.

« Extra-life »

Alexandre est né avec une maladie qui empêchait son foie de fonctionner normalement, l’atrésie des voies biliaires1. Après une première opération, le diagnostic tombe : pour survivre ce bébé de quarante-cinq jours a besoin d’une greffe. Après deux longues années d’attente, les parents d’Alexandre, Catherine-Anne et Patrice Humeau, sont appelés par l’hôpital du Kremlin-Bicêtre à Paris.

Le don d’organes est un geste anonyme. Peut-être est-ce le donneur qui a signalé, de son vivant, être pour le don de ses organes ou alors, ce sont ses proches, dans la peine, qui ont fait ce choix. Ce jour-là après de longues heures d’opération, Alexandre sortit du bloc avec un foie qui lui a été transmis et qui est désormais le sien.

Je n’ai aucun souvenir de cette époque là. Mes premiers souvenirs sont dans le jardin de la maison où je vivais, à Tours, de soirées et d’un étang. Quelque part, j’ai toujours su que j’étais greffé : depuis tout petit, mes parents me lisaient Le Livre de Tim2, l’histoire d’un ourson transplanté.

J’ai ainsi grandi avec cette idée, comprenant petit à petit les limites, les risques et pourquoi je prenais toujours mes médicaments à la même heure avec un jus d’abricot. Pour moi, la greffe était normale. Je ne me sentais pas différent des autres et, à la piscine, je m’amusais leur faire croire que mes cicatrices venaient d’une morsure de requin !

Alexandre-Humeau_JeuxOlympiquesTransplantes

Après une école de commerce, Alexandre travaille et milite pour devenir pilote de ligne. À vingt-quatre ans, c’est également un sportif accompli représentant notamment la France aux Jeux Mondiaux des Transplantés, en Argentine avec une médaille d’argent en bowling ainsi que deux médailles de bronze en quatre cents et huit cents mètres. Il a également participé au 4-L Trophy, un rallye-raid de six mille kilomètres sur les pistes du Maroc.

Je suis fier d’être un « cousu », un transplanté. Grâce à un don d’organe, il y a vingt-et-un ans, je vis une vie fabuleuse, mon « extra life ».

Alexandre Face à La Beast

Il pleut des trombes d’eau sur Morzine en ce début d’été. Dans quelques heures, Alexandre s’élancera dans la Reebok Spartan Race – Beast. La course à obstacles qui l’attend est sans conteste possible la course à obstacles la plus exigeante de l’année 2016 en France. Pour aller au bout, il sait déjà qu’il va devoir fournir un terrible effort, puiser dans ses réserves, se dépasser mais il ne sera pas seul. Son frère Thomas et Sébastien Desbenoit de notre magazine prendront part avec lui à cette épreuve pour franchir la ligne d’arrivée, obtenir la précieuse médaille de finisher.

Ce matin, c’est l’orage qui me réveille. Entre la pluie, le tonnerre et les éclairs, je ressens un mélange d’excitation et d’appréhension.

Face à lui se dresseront, au minimum, vingt kilomètres de course à pied en montagne et trente obstacles. C’est une des marques de fabrique des courses à obstacles conçues pour le dépassement de soi : avant de prendre le départ de cet événement, aucun participant ne connaît réellement l’épreuve dans laquelle il se lance. Le dénivelé, la distance, le nombre et le type d’obstacles : tout cela est inconnu et ne sera révélé qu’au passage des premiers.

Alexandre-se-prepare

Il ne reste maintenant plus qu’une petite heure avant le départ. Alexandre portera le numéro 33119. Ce temps mort est l’occasion pour lui et son équipe de rejoindre Annabelle Desbenoit, membre d’une équipe de recherche sur la greffe à Lyon et Francis Pick, membre du bureau de l’Association Maladies Foies Enfants, pour sensibiliser les personnes présentes sur le village au don d’organes.

Quinze minutes avant la course, la tension monte. Un premier mur sauté pour entrer dans l’aire de départ et c’est le début de l’échauffement. Tout devient plus réel. Les premiers burpees, ces pompes sautées qu’il faudra répéter trente fois en cas d’échec à un obstacle, sont facilement enchaînés. L’appréhension s’est complètement effacée pour laisser la place à l’excitation et l’impatience d’en découdre avant le décompte final.

Alexandre-Echauffement

En avant !

Les premiers mètres s’enchaînent sous ses chaussures. Cette première partie de course oscille entre chemin et torrent sous une pluie battante. Déjà une palissade attend d’être sautée puis les mains viennent se salir pour passer sous une seconde. Très vite arrive la première épreuve technique, la Slackline : un ruban de cinq mètres tendu entre deux plots. Alexandre fait un premier pas, tremble un peu, se stabilise puis enchaîne sur un second mouvement. Deux pas plus loin, la chute et sa sanction trente burpees qui l’attendent. Ces premières répétitions sortent déjà Alexandre de sa zone de confort.

Alexandre-Slackline

Au bout de deux kilomètres, Alexandre, Thomas et Sébastien atteignent le point bas de la course. Une fosse creusée dans le lit de la rivière, remplie d’eau glaciale et recouverte de barbelés forment l’un des premiers passages où il faut ramper, ou plutôt nager dans une eau glaciale. La montée s’amorce dans un doux faux plat. Au Memory Board, un code lui est donné. Il lui faudra le mémoriser jusqu’à l’arrivée.

Après avoir porté une sphère de pierre de trente-cinq kilogrammes (Atlas Lift) et s’être glissés le long d’un mur d’escalade (Z-Wall), tous trois franchissent l’épreuve de la corde lisse et ses cinq mètres à grimper. Un porté de rondins en bois les entraînent dans le torrent où le courant se déchaîne avec les pluies des dernières heures.

Alexandre-Bois
Alexandre-rondin
Alexandre-Atlas
Alexandre-rondin

Alexandre est maintenant face à la mythique épreuve du Javelot. Dix mètres devant lui est positionnée une cible dans laquelle il doit planter la lance de bois qu’il a dans la main. Alexandre prend sa respiration, recule un peu et propulse l’engin. Le javelot fait une courbe parfaite et se plante dans la cible. Son poing se serre dans un cri de joie.

Chaque obstacle passé est une petite victoire, je me dis que je ne suis pas si mauvais. Je relève ces défis un peu comme si je voulais ne pas gâcher cette greffe.

Dans la rivière que se déchaîne, Alexandre et son équipe poursuivent leur remontée vers le village de la course. Sous les encouragements, Alexandre et son équipe sont accueillis et franchissent une échelle géante de bois avant de retourner dans la Drance reprendre leur course aquatique avant de commencer l’ascension de la pointe de Nyon.

Alexandre-Torrent

Pentes & déluge

Alors que les premiers pourcentages commencent à se faire sentir, la pluie redouble d’intensité transformant les chemins en ruisseaux. Les pentes deviennent de plus en plus raides, les chemins de plus en plus boueux. Les premières douleurs se font sentir alors que la mi-course ne sera atteinte qu’au point culminant à plus de 1700 mètres d’altitude.

Le tracé de cette Reebok Spartan Race amène Alexandre à suivre le parcours du télésiège de Préfavre. Les passages des autres participants ont transformé le chemin en rivière de boue. Dans ces conditions, ses chaussures glissent et il lui est impossible de rester debout. Avec les pieds, les mains se plantent dans la boue pour avancer pas à pas. L’effort est intense. À chaque pas, il lui faut choisir son appui, glisser un peu avant de pouvoir grimper plus loin. Il faudra près de quinze minutes à Alexandre, Thomas & Sébastien pour franchir les trois cents mètres de cette portion et ses cent cinquante mètres de dénivelé positif.

Des obstacles simples et des points d’eau ponctuent la fin de l’ascension et la mi-course. Les premiers mètres de la descente vers la station emmènent les trois équipiers dans un dense brouillard. Depuis quelques minutes, il ne pleut plus et les tenues Reebok ont déjà eu le temps de sécher. Le balisage entraîne les participants vers les rives du lac de Nyon-Guérin.

Nager vers l’inconnu

Depuis le rivage, un filin métallique semble suspendu au-dessus de l’eau. Alexandre n’a pas le choix : le parcours suit cette ligne de vie. Pas après pas, l’eau est plus haute et, très vite, la nage devient la seule solution.

Alexandre-Lac

L’arrivée au lac est vraiment impressionnante avec une sensation de nager vers l’inconnu. Nous avançons sans savoir combien de temps il nous faudra nager. Dans ces conditions, c’est clairement un des obstacles les plus mythiques de cette course.

L’enfer des portés

Après l’intense effort de la montée, la relative fraîcheur de l’eau soulage les corps. Mais à peine la rive atteinte, le parcours emmène Alexandre vers l’obstacle le plus violent de son épopée. Devant lui l’attend un sac de sable. Le poids bien position sur le dos, Alexandre se lance dans la boucle. Celle-ci débute par une remontée de piste de ski avant de plonger en forêt.

Alexandre-Sandbag

Non seulement, les vingt-trois kilos du sac sont lourds mais l’obstacle le plus dur est mental. Sur cette boucle, c’est le sentiment de ne pas jamais en voir le bout qui m’éreinte. Par trois fois, j’ai cru voir la fin de la boucle avant de devoir reprendre. Heureusement voir les autres avancer donne un coup de fouet et, par orgueil, je m’oblige à avancer et terminer cet enfer d’un kilomètre six cents.

Dans la descente qui suit, Alexandre prend le temps de récupérer. La distance commence à faire souffrir ses articulations. Ses genoux ne répondent plus comme il le souhaite. Malheureusement, l’obstacle suivant propose une nouvelle boucle en portant une chaîne de métal de près de quarante kilos. Les anneaux de métal scient les épaules quand le chemin descend le long d’une retenue de pierre. La remontée est encore plus terrible avec, une nouvelle fois, la boue glissante qui l’empêche de prendre de solides appuis. Au bout de l’effort, Alexandre pose sa chaîne. Et finit par la traîner le long de la passerelle surplombant la vallée.

Alexandre-Chain

Le piège

Alexandre et son équipe ont désormais perdu toute notion du temps et de la distance. Un bénévole leur annonce l’arrivée à cinq kilomètres. Dans l’euphorie, la douce descente et les obstacles simples, ils ont oublié une des règles d’or des courses à obstacles : Ne jamais croire les kilométriques données. Alors que le trio se rapproche rapidement de Morzine et du village de cette Reebok Spartan Race, le tracé change brutalement de direction et s’enfonce, une nouvelle fois, dans la forêt et ses pentes vertigineuses.

Le souffle est court. Les jambes usées par les kilomètres et les mètres cubes de boue sont lourdes. Les genoux d’Alexandre le lancent à chaque pas. Cette nouvelle ascension est terrible pour le corps, dévastatrice pour le moral.

Alexandre-Run

Je ne suis pas le plus grand sportif, loin de là. Mais, quand un défi me botte, je m’accroche. Et c’est ce qui me permet d’avancer encore. Je refuse d’abandonner. Ce n’est même pas imaginable même si les genoux, à ce moment de la course, me font terriblement mal. Je préfère finir en marchant et en boitant que ne pas finir du tout.

Voir Morzine et en finir

Après avoir franchi de nouveaux obstacles, un dernier mur sonne enfin le glas du tracé montagneux. Une dernière montée suivie d’une descente technique avec une très épaisse boue jusqu’à mi-mollet ramènent Alexandre vers le final dans le village de Morzine.

Annabelle, Anne-Claire et Clément, les autres membres de l’équipe pour le Don d’Organes sont là pour suivre Alexandre et ses deux équipiers et les encourager jusqu’à la ligne d’arrivée. Les habitants de la station de ski et les autres participants donnent aussi de la voix.

Dans ces moments-là, je me sens porté. Malgré la douleur, malgré la fatigue, le mental et l’adrénaline prennent le relais du corps.

Alexandre-Morzine

Pour garantir un final spectaculaire, l’organisation a placé des obstacles techniques en plein village. Un filet de cordes précède le terrible Hercules Hoist. À l’aide d’une corde et d’une poulie, Alexandre doit soulever une masse de soixante kilos, soit sept kilos de moins que son propre poids. Avec la fatigue et la boue, les mains glissent sur la corde. Une grimace apparaît sur son visage. L’échec approche et ses trente horribles burpees. Mais Thomas, son frère, se rue à sa rescousse. Ensemble, ils hissent le poids et le reposent en douceur sur le bitume. Interdite pour les personnes en compétition, l’aide est heureusement autorisée pour les personnes inscrites en loisir, en open, lors des Reebok Spartan Race.

Après quelques mètres, le Cargo Net se dresse maintenant sur son chemin. Entre deux piles de deux containers est tendu un filet de cordes. Si l’ascension et la descente se passent en douceur, les genoux se rappellent au souvenir d’Alexandre alors qu’il est à plus de cinq mètres au-dessus du vide. La douleur est là. Le mental aussi. Et petit pas après petit pas, la fin de l’obstacle.

Avec la fatigue et les douleurs aux genoux, je prends peur au-dessus du vide et ne suis pas vraiment serein ; pourtant c’est loin d’être un obstacle difficile.

Le grand final

Il ne reste plus que quelques dizaines de mètres quand les cloches du village sonnent cinq heures. Cela fait maintenant plus de six heures trente que les trois équipiers sont partis. Après un pan incliné, une dernière traversée du torrent les attend. La force de l’eau mêlée à l’épuisement fait trébucher Alexandre. La victoire et sa ligne d’arrivée sont toutes proches. Bras liés, Alexandre, Thomas et Sébastien terminent la traversée avant le dernier obstacle. Le Spartan Rig.

Alexandre-Rig

Le Spartan Rig est une combinaison d’anneaux, de cordes verticales et de barres métalliques à franchir à la force des bras. Féru d’escalade, Thomas passe l’obstacle avec une grande facilité. Les mains de Sébastien glissent et il chute au troisième enchaînement. Alexandre se lance dans la structure et passe les barres horizontales. Il évite ensuite les cordes avec un mouvement de balancier. Il ne lui reste plus qu’une barre, deux anneaux et l’arrivée sera au bout. En posant sa main sur la barre, celle-ci dévisse et l’entraîne dans sa chute.

Dernier obstacle, dernières sanctions, derniers burpees. La poitrine est au sol. Les cuisses et les bras brûlent à chaque montée. Heureusement, Thomas vient partager les pénalités avec Alexandre et Sébastien. C’est une autre spécificité pour les coureurs open, il est possible de partager les burpees avec ses co-équipiers. Alexandre se relève. Devant lui est allumé le traditionnel feu de l’arrivée.

Après sept heures douze de course, vingt-quatre kilomètres, mille quatre cent cinquante mètres de dénivelé positif et trente-huit obstacles, Alexandre s’élance vers les flammes. Un saut et il franchit la ligne d’arrivée. Déjà une spartiate l’attend pour lui remettre la médaille de finisher. Il est dix-sept heures quarante-deux. Les yeux d’Alexandre se ferment. Il l’a fait. Il a terminé la Reebok Spartan Race Beast de Morzine, la course à obstacles la plus dure de France.

Après la ligne, je ne réalise pas vraiment ce qu’il m’arrive. Certes, je suis soulagé et je ressens une petite fierté mais avec mes douleurs aux genoux, je suis surtout énervé après ma préparation. J’ai toujours mon côté défi qui me pousse à vouloir faire mieux.

Alexandre-Jump
Alexandre-Medaille
Alexandre-Podium

Tellement plus qu’une victoire

Les événements s’enchaînent. Après la médaille, c’est la photo d’équipe puis Alexandre reçoit un tee-shirt Beast finisher. Petit à petit, la fatigue laisse place à la joie. Cette ligne d’arrivée, Alexandre est allé la chercher avec toute sa détermination. Sur le camion podium de la course, Alexandre raconte son histoire de greffé, son épopée et réalise l’exploit qu’il vient de réaliser. Le passage de la ligne d’arrivée d’une épreuve extrême est une victoire pour le don d’organes.

Cette course était exceptionnelle avec des obstacles mythiques qui m’ont permis de mettre en évidence mes limites. Ce sera un super souvenir, j’en ai pris plein la gueule mais je me sens vivant et c’est bon !

Cette victoire est une preuve que le foie qu’a reçu ce « cousu », il y a 21 ans, lui permet de vivre une « extra life », de réussir d’incroyables défis. Elle est une preuve concrète que faire le choix de donner ses organes en cas d’accident grave peut offrir aux receveurs une vie pleine de joies, de challenges et de défis.

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Alexandre, un greffé à l’assaut de la Reebok Spartan Race Beast de Morzine est une campagne de sensibilisation au don d’organes réalisée par Obstacle.fr avec le soutien de l’Agence Française de Biomédecine, l’Association Maladies Foie Enfants, Trans-forme, Reebok Spartan Race et Ikada Creative Communication.

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