Il y a des interviews qui commencent par une présentation officielle. Celle-ci commence plutôt par des retrouvailles. Avant d’être président de la commission obstacle de la Fédération française de Pentathlon Moderne, Julien Giraud a été une voix du terrain. Une vraie. Sur certains formats, certaines orientations, certaines façons de lire la discipline, il y a eu des débats. Parfois francs. Mais c’est aussi ce qui donne de la valeur à cet échange : la course à obstacles ne se construira pas durablement avec des gens qui font semblant d’être toujours alignés. Elle se construira avec des acteurs capables de se parler, de se contredire, puis de revenir à l’essentiel : faire grandir le sport sans perdre ce qui l’a rendu vivant.
Sur Obstacle.fr, Julien n’arrive pas de nulle part. En 2016, on parlait déjà avec lui du Limoges Mud Run Club, du plaisir comme moteur, du dépassement de soi, de ces personnes qui n’auraient jamais imaginé ramper un jour dans la boue « pour le plaisir ». À l’époque, la discipline française se construisait avec des teams passionnées, des récits de course, des bénévoles, beaucoup d’envie et assez peu de mode d’emploi.
Presque dix ans plus tard, on retrouve Julien à Cavalaire, sur une Spartan Race, dans un rôle bien différent celui de président de la commission obstacle de la Fédération Française de Pentathlon Moderne.
L’obstacle s’apprête à entrer dans le pentathlon moderne olympique à Los Angeles 2028. World Obstacle / FISO a voté sa dissolution pour rejoindre l’UIPM. La France, elle, reste dans une situation plus subtile, avec une discipline qui avance au niveau international, mais une délégation administrative encore côté athlétisme pour les courses à obstacles. Bref : la course à obstacles change d’échelle. Et comme souvent quand une discipline grandit, tout le monde applaudit… tout en se demandant un peu où on met les pieds.
Alors on a posé la question simplement à Julien : qu’est-ce qui est en train de se passer ?
« On a commencé la course à obstacles ensemble en 2013 »
Obstacle.fr / Sèb Desbenoit : Julien, on ne va pas faire semblant qu’on ne se connaît pas. Je te suis depuis le Limoges Mud Club, tu as déjà publié sur notre site. Ça fait combien de temps maintenant ?
Julien Giraud : Depuis 2013. On a commencé la course à obstacles ensemble.
Obstacle.fr : Et aujourd’hui, je me retrouve à parler au président de la commission obstacle de la Fédération française de Pentathlon Moderne. Il s’en est passé, des choses.
Julien Giraud : Oui, énormément. La discipline se structure. On voit de nouvelles choses arriver, des championnats, des formats, des évolutions internationales. Et forcément, pour beaucoup de pratiquants, ce n’est pas toujours simple à comprendre.
« En 2028, on va voir du 70 m obstacle aux Jeux olympiques »
Obstacle.fr : Si on remonte sur les trois dernières années, qu’est-ce qui a vraiment changé ?
Julien Giraud : On peut repartir de 2022. C’est là qu’on nous annonce que l’obstacle devient la cinquième discipline du pentathlon moderne, en remplacement de l’équitation.
Obstacle.fr : Donc à Los Angeles 2028, plus de cheval dans le pentathlon moderne, mais de l’obstacle ?
Julien Giraud : Exactement. L’équitation, on l’a vue pour la dernière fois aux Jeux de Paris. En 2028, à Los Angeles, on va voir du 70 m obstacle aux Jeux olympiques pour la première fois.
Obstacle.fr : Pour celles et ceux qui suivent la course à obstacles depuis dix ans, c’est quand même un truc assez fou. On a commencé avec de la boue, des teams, des obstacles bricolés parfois, et là on parle des Jeux olympiques.
Julien Giraud : Oui, c’est une vraie reconnaissance. On a toujours voulu que notre sport soit reconnu. Là, cette reconnaissance arrive au niveau international, et elle arrive aussi en France avec le travail de la Fédération française de Pentathlon Moderne. Il y a encore du travail pour que tout soit bien calé, mais on avance.
« Le format olympique sera court, explosif et spectaculaire »
Obstacle.fr : Aujourd’hui, on est sur Spartan Race à Cavalaire. La course à obstacles, beaucoup de gens la connaissent par des formats longs, boueux, avec de la course, du portage, parfois du dénivelé. Là, on parle d’un 70 m olympique. C’est quoi exactement ce format ?
Julien Giraud : Le format pentathlon obstacle, c’est 70 mètres avec huit obstacles. On est sur un format sprint, comme le 100 m obstacle que l’on peut voir dans d’autres compétitions, mais un peu plus court pour certaines raisons liées au pentathlon moderne.
C’est un format qui demande beaucoup d’explosivité, beaucoup de technique, notamment sur les obstacles de suspension et de brachiation. C’est très spectaculaire.
Obstacle.fr : On est presque à la frontière avec le Ninja ?
Julien Giraud : Oui, complètement. On se rapproche de la famille du Ninja. C’est un format très visuel, qui va très bien passer à la télévision. Et je pense que ça peut profiter à tous les formats de course à obstacles, qu’on soit athlète Spartan, athlète OCR, coureur short, standard ou pratiquant loisir.
Obstacle.fr : Donc le 70 m, ce n’est pas « toute la course à obstacles devient ça ». C’est plutôt une vitrine ?
Julien Giraud : Exactement. C’est un format fait pour être lisible, spectaculaire, communicable. Mais ça ne veut pas dire que le reste disparaît.
« La première chose, c’est d’aller s’entraîner dans un club »
Obstacle.fr : Tu connais ma ligne sur Obstacle.fr : prendre quelqu’un qui est dans son canapé, lui donner envie de sortir, de tenter une première course, parfois déguisé, parfois avec des amis, puis de progresser. C’est quoi la route, aujourd’hui, pour passer du canapé à la course à obstacles ?
Julien Giraud : Pour moi, la première chose, c’est d’aller s’entraîner dans un club.
C’est quelque chose qui me tient à cœur depuis le début. Pour que l’obstacle se développe, il faut un maillage territorial. Il faut des clubs qui proposent des entraînements de course à obstacles chaque semaine, pour permettre aux gens de progresser.
Obstacle.fr : Je vais être honnête : je n’ai jamais été dans un club. Pas une seule fois. Et pourtant j’en fais depuis longtemps.
Julien Giraud : Oui, et tu n’es pas le seul. On a tous fait des Spartan Race ou d’autres courses sans être forcément rattachés à une fédération ou à un club.
Mais aujourd’hui, il y a une possibilité supplémentaire : s’entraîner sur des structures adaptées. La Fédération française de Pentathlon Moderne accompagne ses clubs pour développer des structures obstacles. Il existe déjà des sites en France avec des lignes de 70 m obstacle, et aussi des parcours avec des obstacles plus techniques.
Obstacle.fr : Donc le club n’est pas seulement pour les meilleurs ?
Julien Giraud : Non, justement. C’est ouvert à tout le monde. On peut venir pour découvrir, progresser, apprendre les gestes, préparer une course, se faire plaisir. Ce n’est pas réservé aux athlètes de haut niveau.
« Internationalement, l’obstacle rejoint le pentathlon. En France, c’est plus compliqué »
Obstacle.fr : Là, on arrive au sujet qui perd tout le monde. J’ai longtemps cru qu’on était plutôt dans l’athlétisme. Aujourd’hui, on parle de pentathlon moderne. Qui fait quoi ?
Julien Giraud : Au niveau international, le Comité international olympique a donné la délégation internationale de la course à obstacles au pentathlon moderne. L’idée est que toute cette famille se retrouve.
World Obstacle a voté sa dissolution pour rejoindre le projet de l’UIPM, l’Union Internationale de Pentathlon Moderne. Donc oui, au niveau international, la course à obstacles se regroupe désormais dans la famille du pentathlon moderne.
Obstacle.fr : Et en France ?
Julien Giraud : En France, c’est plus particulier. Le ministère des Sports n’a pas donné la délégation ministérielle à la Fédération française de Pentathlon Moderne pour les courses à obstacles. Pour le moment, cette délégation est restée à la Fédération française d’athlétisme.
Obstacle.fr : Donc si je résume : internationalement, ça bascule vers le pentathlon moderne. Mais en France, administrativement, ce n’est pas encore aligné ?
Julien Giraud : C’est ça. Ce n’est pas pour autant que la Fédération française de Pentathlon Moderne ne développera pas l’obstacle. On a des idées, des envies, une vraie volonté d’être engagés dans ce développement. Mais il y a encore ce frein administratif qui fait qu’on ne peut pas être à 100 %.
Obstacle.fr : C’est exactement ce qui rend le sujet difficile à comprendre pour le grand public. On a l’impression que l’obstacle est partout à la fois.
Julien Giraud : Oui, et c’est pour ça que la lisibilité est un enjeu majeur.
« Les petites courses ont toute leur place »
Obstacle.fr : Ma grande crainte, c’est celle de beaucoup de pratiquants historiques : est-ce qu’on va continuer à voir des petites courses locales ? Des courses de village ? Des formats fun ? Des formats boueux ? Ou est-ce que tout va se réduire à des formats courts, normés, fédéraux ?
Julien Giraud : Bien sûr qu’elles ont toute leur place.
C’est ça, l’intérêt d’un sport : avoir tout l’éventail. Il faut de la compétition, des athlètes de haut niveau, des gens qui vont chercher les Jeux olympiques. Mais il faut aussi des pratiquants occasionnels, des passionnés, des courses comme Spartan Race, des courses fun, festives, locales.
On aime la course à obstacles aussi pour ça : parce qu’il y a beaucoup de possibilités.
Obstacle.fr : Donc le 70 m olympique ne doit pas tuer la boue du dimanche ?
Julien Giraud : Non, pas du tout. On continue dans ce qu’on aime, et on développe certains aspects, notamment la compétition, la formation, les clubs, le développement territorial.
« Les sports de masse ont un impact : il faut trouver des compromis »
Obstacle.fr : Je vais rentrer dans un sujet plus dur. On voit des courses qui s’arrêtent, avec des contraintes environnementales de plus en plus fortes, notamment en zones naturelles. Le trail connaît aussi ces tensions. Est-ce qu’on va pouvoir continuer à organiser des courses à obstacles en pleine nature ?
Julien Giraud : Tous les sports de masse ont forcément un impact. Il faut le limiter. Si on pratique ces disciplines, que ce soit le trail ou la course à obstacles outdoor, c’est aussi parce qu’on aime la nature.
Je pense qu’on peut trouver des compromis pour continuer à fonctionner. Il y a les enjeux environnementaux, mais aussi les enjeux de sécurité. La sécurité des pratiquants est un sujet important, et il y a encore des évolutions à apporter sur certaines courses en France.
Obstacle.fr : Sur la sécurité, j’ai aussi envie de défendre la discipline. Il y a parfois une image de sport dangereux, alors qu’en course, les pratiquants sont souvent très vigilants. On est dans la boue, on se bat avec les obstacles, mais les gens font attention.
Julien Giraud : Oui, tout à fait. Mais le thème de la sécurité doit toujours être là. Pour moi, il y a plusieurs enjeux primordiaux pour la course à obstacles : la sécurité, l’inclusivité, la performance et la lisibilité.
« Sécurité, inclusivité, performance, lisibilité »
Obstacle.fr : Justement, ces quatre mots sont importants. Sécurité, inclusivité, performance, lisibilité. Tu peux les expliquer ?
Julien Giraud : La sécurité, c’est essentiel pour que les pratiquants prennent du plaisir sans risquer l’accident. Les obstacles doivent être pensés, encadrés, adaptés.
L’inclusivité, c’est le fait que tout le monde puisse venir pratiquer. Des athlètes très entraînés, mais aussi des débutants, des enfants, des personnes qui reprennent le sport, des gens qui veulent juste essayer.
La performance, parce que la course à obstacles est aussi un sport de haut niveau. Il faut pouvoir identifier les meilleurs, structurer la compétition, créer des parcours et des formats adaptés.
Et la lisibilité, parce qu’aujourd’hui il y a eu beaucoup de franchises privées, d’associations, de ligues, de championnats. À un moment, il faut arriver à clarifier tout ça pour le grand public. Il faut que les gens puissent se dire : oui, c’est une vraie discipline, je comprends comment elle fonctionne, je sais où je peux pratiquer, je sais qui sont les champions.
Obstacle.fr : L’année dernière, j’ai compté tellement de championnats du monde que je n’ai même pas réussi à faire une publication claire sur le sujet. C’est dire le besoin de lisibilité.
Julien Giraud : Oui, clairement. C’est un vrai chantier.
« Le sport santé est un sujet majeur »
Obstacle.fr : Quand on regarde une Spartan Beast, on voit des athlètes très affûtés, très forts, parfois impressionnants. Mais sur une course à obstacles de 5 km, on voit aussi des personnes débutantes, des gens en reprise, parfois en surpoids, parfois très éloignés du sport. Est-ce que la Fédération française de Pentathlon Moderne veut aussi accompagner ce sport pour tous ?
Julien Giraud : Oui, évidemment. Le sport santé est un sujet très important en France. Il faut amener les gens à sortir de la sédentarité.
Les disciplines du pentathlon moderne, et notamment l’obstacle, peuvent contribuer à ça. On mène déjà plusieurs actions dans ce sens. Et encore une fois, le club n’est pas réservé aux meilleurs. Tout le monde peut venir pratiquer, progresser, prendre du plaisir.
C’est même très satisfaisant de voir des gens partir de zéro, progresser, se sentir mieux et prendre du plaisir sur des événements sportifs.
Obstacle.fr : C’est là où on peut réussir quelque chose de très fort. L’obstacle peut être un sport de haut niveau, mais aussi un outil pour remettre des gens en mouvement.
Julien Giraud : Oui, complètement.
« La communauté obstacle est trop petite pour se diviser »
Obstacle.fr : Tu sais que sur Obstacle.fr, on défend cette idée depuis longtemps : il faut rendre la discipline lisible, accessible, crédible. Et si un jour il faut monter un événement de vulgarisation autour de l’obstacle, pour des personnes qui reprennent le sport ou qui n’osent pas encore se lancer, je suis partant.
Julien Giraud : Avec plaisir.
J’ai toujours soutenu ton travail. Je sais que tu es très investi dans la discipline. Et il y a plein de choses à faire.
L’idée, aujourd’hui, c’est aussi de réunir tous les acteurs. On a trop longtemps été dispersés, parfois même opposés. La communauté obstacle est trop petite pour que chacun reste dans son coin en disant : « Moi, je ne fais que ça. »
Aujourd’hui, c’est l’obstacle à la française. C’est tous ensemble. Et évidemment avec Obstacle.fr.
Obstacle.fr : Cette phrase est peut-être la plus importante de l’interview. La communauté obstacle est trop petite pour se diviser.
Julien Giraud : Oui. Si on veut avancer, il faut réussir à travailler ensemble.
« Si je veux prendre une licence à Lyon, je fais comment ? »
Obstacle.fr : Question très concrète. Si demain je veux prendre une licence, et que j’habite à Lyon, je fais quoi ?
Julien Giraud : Il y a de très bons clubs autour de Lyon. Je pense notamment au club de Corbas. Et plus largement, il y a des clubs de pentathlon moderne partout en France. On peut les retrouver sur le site de la Fédération française de Pentathlon Moderne, avec la carte et la liste des clubs.
Il suffit de les contacter. Ils accueilleront les pratiquants avec plaisir et les feront progresser dans les disciplines du pentathlon moderne, dont l’obstacle.
Obstacle.fr : Et peut-être qu’un jour, je vais me retrouver sur un pentathlon complet. Ça pourrait être drôle.
Julien Giraud : Il y a déjà des profils venus de l’obstacle qui ont franchi le pas. Certains athlètes Spartan se lancent aussi sur des formats liés au pentathlon moderne. Donc pourquoi pas.
Obstacle.fr : Je serais très curieux de voir un coureur à obstacles découvrir un pentathlon moderne complet.
Julien Giraud : Qui sait, ça pourrait être une idée.
Le debrief
Cette discussion avec Julien Giraud ne ferme pas le sujet. Elle l’ouvre. Pour moi, la course à obstacles entre dans une nouvelle période : plus olympique, plus structurée, plus visible. Une période où le 70 m obstacle peut devenir une vitrine sans remplacer les courses boueuses, les formats fun, les Spartan, les parcours locaux ou les événements familiaux.
Elle dit aussi que la France reste dans une situation particulière, avec un niveau international qui avance vers le pentathlon moderne, pendant que la délégation administrative nationale des courses à obstacles reste encore côté athlétisme.
Et surtout, elle rappelle une chose essentielle : la discipline ne grandira pas en opposant les formats. Athlètes élite, pratiquants loisirs, clubs, organisateurs, formats Ninja, courses locales, Spartan, fédérations, médias, bénévoles : personne ne détient seul « la vraie » course à obstacles.
L’obstacle est né avec de multiples visages. Un peu sauvage. Un peu joyeux. Un peu (très) indiscipliné. C’est aussi ce qui a donné envie à tant de gens de commencer.
Maintenant, il faut réussir à le rendre plus lisible, plus sûr, plus reconnu, sans le rendre lisse.
Et ça : ce n’est pas un détail administratif.
C’est le cœur du sujet.





